L’Université de Grenoble s’invite dans la campagne municipale

22 02 2008
Ce texte en construction a pour objectif de constituer une invitation, lancée aux membres de la Communauté universitaire grenobloise à débattre de l’avenir de l’Université de Grenoble et des conditions de son inscription dans ses espaces économiques, politiques, culturels….
Son objectif immédiat est d’interpeller les listes candidates aux prochaines élections municipales des communes de l’agglomération, et particulièrement à Grenoble, et donc les futures majorités. Sa finalité, au-delà de cette actualité immédiate et néanmoins importante, est de chercher à mettre en place un processus permanent de dialogue public entre, d’une part, les acteurs universitaires et chercheurs des différentes disciplines, et, d’autre part, les acteurs sociaux, en particulier les acteurs culturels.
Il ne s’agit pas se substituer aux prises de positions des universitaires et chercheurs dans les différentes instances des universités grenobloises, en fonction de la constitution du PRES et dans la perspective du processus de construction d’une Université de Grenoble.

Mais comment ne pas se sentir concernés par les difficultés rencontrées ?

En effet, il est pour le moins paradoxal que la question de l’Université et de la recherche soit fort peu présente dans les programmes des listes (à quelques variantes près), et donc dans les débats, alors que son devenir concerne massivement la population de la ville de Grenoble et de l’agglomération, à la fois directement (100.000 étudiants, enseignants et chercheurs) et par ses retombées.
C’est d’autant plus troublant que dans le précédent mandat la Ville de Grenoble et la Communauté d’agglomération sont intervenues financièrement, dans le cadre du CPER, dans la mise au point de projets structurants (Minatec et Nanobio, par exemple) qui engagent l’avenir. Ils l’ont fait en dehors de toute participation citoyenne et sans débat public, alors qu’il s’agit de projets dont les incidences vont au-delà de la simple valorisation de la recherche et touchent à des questions de société.
Les motivations, fondées en premier sur le développement technologique, la compétitivité économique et la réputation internationale (selon les critères les plus étroits), prennent peu en compte des interrogations décisives : Comment relier l’innovation technique et l’innovation sociale ? Comment prendre en considération les attentes de l’ensemble des étudiants et non d’une minorité déjà pourvue ? Comment contribuer à développer une culture et des savoirs en phase avec les mutations en cours ?

Face à cette insuffisance de débat citoyen, nous nous proposons de formuler une position politique, au sens large du terme, qui précise ce que sont les conditions de l’avenir immédiat d’une Université définissant son territoire ; d’une Université qui sollicite les collectivités territoriales pour qu’elles l’accompagnent dans ses missions ; d’une Université liée de multiples façons à la vie de la Cité et dont l’activité dépend, pour une part, de la gestion des affaires citoyennes.

Une Université partenaire définissant son territoire

Les composantes de l’Université se structurent d’abord comme un service public de production et de diffusion de savoirs ; de formation, de recherche et de culture, permettant au plus grand nombre de trouver une place dans une société en perpétuel changement. Les différents établissements sont, dans le même temps, interpellés par les collectivités territoriales pour participer au processus de R&D, condition de la valorisation des connaissances, et de la création d’emplois, mais aussi pôles d’attractivité et de rayonnement.
Avec ses 55.000 étudiants et ses dizaines de milliers d’agents, l’Université de Grenoble est la 2ème collectivité publique de l’agglomération et de l’Isère. Avant d’être un partenaire territorial, L’Université est organiquement dans la Cité, dès lors qu’un jeune sur deux passe par ses murs, l’Université est pour beaucoup la dernière étape de construction de la citoyenneté. Ce passage correspond de surcroît à celui de l’âge adulte : l’Université est ainsi et aussi pour beaucoup la dernière étape ou chance de construction de la citoyenneté.

Ce manifeste se veut donc un acte citoyen, dans la mesure où les signataires revendiquent une responsabilité dans la construction de liens entre leurs activités professionnelles, les conditions de leur accomplissement et la gestion politique des territoires enchâssés les uns dans les autres, dans laquelle l’Université est située (villes, agglomération, département, région, sillon alpin). Ces liens sont à (re)construire, en particulier en raison de la décentralisation et des compétences partagées en évolution entre les différentes collectivités, et de la tutelle de l’État qui demeure une exigence pour ce qui est des missions fondamentales. La notion de Recherche et Formation (R&F) lie l’université aux actifs, au travers, non seulement des enjeux de la Formation continue, mais de la capacité à capitaliser et valoriser les expertises professionnelles dans une perspective d’évolution de la recherche et de la formation.

Une Université mieux équilibrée

L’important potentiel dont dispose l’Université de Grenoble est récent : pour l’essentiel il s’est construit au cours du XXème siècle, en prenant appui sur un certain nombre de ressources technologiques et en tirant avantage des relations sciences–techniques-industries. Mais ce serait une conception à courte vue que de compter sur ce même modèle, qui donne des signes d’essoufflement, pour envisager l’avenir, permettre à l’Université de Grenoble de remplir ses différentes missions, et lui assurer une présence et un rayonnement aux niveaux international, national ou régional. La question désormais posée n’est plus « Quoi inventer » mais « Pour qui, avec qui et comment ? ». L’exemple d’internet montre à l’envie que les gisements d’innovation et de développement économique et social sont désormais au moins autant dans l’invention des usages que dans la création de nouveaux produits ou procédés.

Une Université à la mesure des enjeux contemporains est une Université équilibrée, tant du point de vue des disciplines que des domaines couverts. Or, dans les sciences humaines et sociales tout particulièrement, l’existence d’incontestables points forts, mais souvent fragiles, n’est pas suffisante, tant on constate une disproportion des ressources avec les secteurs bénéficiant de relations avec le monde industriel. À la faveur des réalisations récentes, l’écart est d’ailleurs en train de se creuser et il a toutes chances de s’élargir si d’importants projets soutenus par les collectivités publiques, par exemple GIANT, se réalisent tels que prévus. L’angoisse qui s’est exprimée dans le dernier mouvement étudiant est, entre autres, un reflet de cette réalité.
L’Université de Grenoble, plus que d’autres, a besoin d’une réflexion, d’un rééquilibrage, et aussi de transdisciplinarité, aussi bien en formation, en recherche qu’en valorisation. Comment ne pas voir que les techniques elles-mêmes ne forment pas un ensemble séparé de la société et des pratiques sociales ?
Grenoble doit en effet sa réputation et son rayonnement à deux domaines d’innovation : scientifique et socio-politique. Ces deux registres ont pu évoluer de manière indépendante et sereine tant que les domaines d’excellence scientifique étaient, pour faire vite, la physique et les débuts de l’informatique. Désormais les enjeux des secteurs pilote de la recherche, en particulier pour ce qui concernent les sciences de la vie, portent sur des domaines touchant au plus intime des pratiques collectives et individuelles : leur réussite et leur durabilité sociales mais également économiques dépendent et dépendront de plus en plus des pratiques et réactions sociales et individuelles.

Une Université articulant savoirs fondamentaux et professionnalisation

Dans une Université unique grenobloise, devraient coexister harmonieusement des départements, au sens large, de sciences humaines, de sciences physiques, de sciences du vivant et d’ingénierie. D’un côté, la réflexion devrait porter sur la part accordée aux savoirs fondamentaux et aux savoirs faire professionnels et, d’un autre côté, sur le rapprochement entre les écoles d’ingénieurs et les composantes des universités grenobloises.
Or, sauf exceptions, l’agglomération Grenobloise laisse à d’autres le soin d’inventer et d’expérimenter les usages qui découlent de l’innovation technologique mais également d’en valoriser les retombées économiques et sociales (méthodes, logiciels, services publics ou privés, créativité individuelle et collective…). En termes de valorisation des TIC au service des habitants et acteurs socio-économiques par exemple, notre région ne se démarque en effet guère de territoires scientifiquement beaucoup plus modestes.
Et comment ne pas réfléchir en même temps sur les pratiques artistiques et culturelles qui aujourd’hui intègrent, soit dans leur production soit dans leur réception, les techniques informatiques ? Au-delà même de cette dimension, c’est la question des rapports entre l’art, dans ses multiples formes d’existence et les différentes connaissances et techniques scientifiques qui est posée. L’agglomération grenobloise est, par les expériences qui s’y déroulent et les acteurs culturels et scientifiques qui s’y impliquent, particulièrement bien placée pour se confronter.

Le véritable défi devant lequel se trouvent les universités et les collectivités de la région grenobloise est donc celui de faire évoluer le modèle de développement historique en créant les conditions d’une mise en synergie de ses ressources scientifiques et techniques et de sa tradition et de son potentiel d’innovation et d’expérimentation sociale, culturelle et politique.

Dans cette perspective, les interrogations sont nombreuses :

  • Comment favoriser la prise en compte des enjeux socio-économiques et sociétaux dans le développement technologique ?
  • Quelles transformations institutionnelles pour favoriser, d’une part, le dialogue entre les disciplines des SHS, Et entre celles-ci et les sciences de la nature et du vivant et, d’autre part, éclairer les questions d’articulation entre progrès scientifique et progrès social ?
  • Comment rapprocher la formation professionnelle technologique (formation d’ingénieur, de pharmacien, de médecin,…) des formations universitaires fondamentales ?
  • Quelle place pour la formation supérieure tout au long de la vie ?
  • Quelle stratégie de co-développement universitaire pour le sillon alpin ?

C’est autour de ces questions et bien d’autres, que les signataires de ce texte souhaitent engager une réflexion et mettre en place des dispositifs de débats publics.